Partie 5 : Massif Mont Blanc Est – Ouest par l’Aiguille Verte

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On se réveille au refuge d’Argentière, pas super tôt, vers 6h après une bonne nuit douillette ! Le programme de la journée est léger, descente vers le glacier d’Argentière, traversée et remontée à l’aiguille des Grands Montets par l’arête du petit belvédère.

Je n’avais traversé ce glacier que l’hiver. J’ai d’un coup une nouvelle perspective sur tout le bassin d’Argentière ! Magnifique.

En remontant le glacier du Rognon, j’en profite pour jeter des petits coups d’œil à l’aiguille d’Argentière, gravit la veille, encore dans l’ombre. Mais la plupart du temps, je lève les yeux vers l’Aiguille Verte, mon prochain objectif de cette traversée Est – Ouest du massif du Mont-Blanc. Comme la plupart des gens qui gravitent en montagne, je suis un peu fascinée par l’Aiguille Verte ! C’est un sommet mythique quand même !

Il est tôt et il fait déjà tiède, la neige est déjà toute transformée. Heureusement on arrive assez rapidement au pied de cette petite arête et on passe sur du rocher tout chaud !

Cet itinéraire n’est pas super fréquenté et est délaissé. Mais moi, je trouve ça bien sympathique, pas difficile et ludique ! Alors je suis contente de grimper tout ça en tête, tranquille, jusqu’à passer sur la plateforme de l’arrivée du téléphérique des Grands Montets. Point de départ de l’ascension qui suit : la Verte par l’arête des Grands Montets, tout un programme !

Pour cette ascension, je retrouve Steph, et une fois de plus c’est pas pour une balade tranquille ! Comme il dit : « L’arête des Grands Montets à l’aiguille Verte est une course sérieuse, sans grandes difficultés techniques, mais ou l’engagement n’est pas un vain mot et où, à partir d’un moment, le meilleur échappatoire passe par le sommet ». J’ai hâte, et en même temps, j’ai un peu d’appréhension ! On part de l’aiguille des Grands, vers 8h avec 2 autres cordées : Pierrot et Clémence, et Geoffroy et Cyril. C’est toujours rassurant de partir sur ce genre de courses à plusieurs cordées.

Donc, en ce matin du 29 juillet, on commence par remonter assez rapidement la pente de neige/glace jusqu’au départ de la voie normale de la Petite Verte où on quitte nos crampons. On suit ensuite une longue vire discontinue qui traverse en direction du Nant-Blanc. Ahlala, le Nant-Blanc ! Tellement mythique et impressionnant ! Une face nord de 900m, cotée 5.5/E4, légendaire, skiée que 3 fois dans l’histoire !

Bref, cette vire mène sous la brèche nord de la Pointe Farrar que l’on escalade sans trop de difficulté mais dans laquelle la recherche d’itinéraire n’est pas évidente évidente, mais dans un rocher plutôt sain. Là haut, on rejoint l’arête des Grands Montets proprement dite, sous le soleil, et sur un granit tout beau, tout chaud.

On descend de la pointe Farrar par quelques rappels puis on s’attaque à l’aiguille Carrée. Je suis super contente de sentir que je me sens beaucoup plus à l’aise et que je progresse plus vite qu’avant tout en ayant une meilleure gestion de l’environnement et des conditions.

On rebascule ensuite du coté du bassin d’Argentière et on continue vers le pied de la Pointe de Segogne où les conditions me paraissent directement moins accueillantes ! En plus, on doit repasser à l’ombre et je sens qu’on ne va pas avoir chaud !

Là, on rechausse les crampons pour traverser un placage de neige sur des rochers bien lisses. Arf, pas très confortable.

On est toujours avec les 2 autres cordées et on tourne pour ne pas avoir toujours les mêmes devant/derrière. Avec Steph, comme on était devant sur la partie précédente, on se retrouve derrière avec Geoffroy et Cyril devant nous. Quelques mètres après s’être engagé sur ce placage peu accueillant, je vois Cyril qui glisse et se fait retenir par la corde et par Geoffroy. Un joli rappel à l’ordre et une petite frayeur !

Pour la suite de l’itinéraire, on doit remonter une goulotte en (très) mauvaises conditions. Un toboggan de pierres. Comme je suis la dernière à m’y engager, devinez qui est le plus exposé aux chutes de pierres ! J’en esquive une bonne partie mais 2 cailloux, pas très gros, mais quand même, me percutent sur le bras gauche. Biiiiim des nouveaux bleus !

En haut de cette goulotte, on reprend le fil de l’arête. Un peu avant la pointe, on décide de faire un dernier rappel pour éviter les dernières dalles couvertes de neige et on arrive, du coté Argentière, pas tellement loin des séracs du Cordier, dans une face de rochers pourris. On est un peu en retard sur notre horaire. Steph et moi repassons devant Geoffroy et Cyril. On suit des sortes de vires sableuses et des enchainements de rochers friables et instables. Après une grande traversée à niveau, il nous reste une soixantaine de mètres à monter en grimpouillant toujours dans un très mauvais terrain.

A un moment, j’entends derrière moi Geoffroy qui gueule « oh putain ». Je me retourne et je le vois partir en arrière avec un bloc. L’espace d’un quart de seconde, je crois que je n’ai pas compris ce qu’il se passait. Puis je cris super fort « Steeeeeph, je crois que Geoffroy est tombé ! ». Il me répond, un peu incrédule : « Quoi ?! ». Je cris de nouveau : « Merde, Geoffroy est tombé ! ». Et puis d’un coup je flippe pour Cyril, le brouillard est tombé, je ne vois rien et lui cris : « Cyril, ça va ? ». Ouf, aussitôt, il me répond « oui, oui ! ». Je dis « La corde est tendue ? Tu peux te vacher ? ». Il répond que la corde est toujours tendue et qu’il est calé. Ça veut dire que Geoffroy est toujours au bout.

En même temps, je me suis fait un relais avec le matos que j’avais sur moi, au cas ou mes jambes me lâchent.

Entre Steph, Pierre et moi, on tente de s’organiser, tout en appelant Geoffroy en espérant qu’il réponde et en parlant à Cyril pour qu’il ne panique pas plus. Finalement, je monte jusqu’à Steph qui avait fait un relais béton, puis je le mouline vers le bas pour qu’il retrouve Geoffroy pendant que Pierre appelle les secours et descend vers nous au cas où notre corde serait trop courte. On n’est pas dans la meilleure des configurations et Cyril est particulièrement exposé aux chutes de pierres la où il est.

Du coup, on ne traine pas. Pendant que Steph descend, on entend la voix de Geoffroy. Quel soulagement. Il est désorienté mais au moins, il est vivant. Il dit qu’il a mal mais qu’il peut bouger. Rapidement, Steph le retrouve, environ 35-40m sous la où je me trouve. Après un bilan initial, il est bien amoché mais son dos à l’air ok. La décision est prise de remonter tout le monde jusqu’au relais où Pierrot m’a rejoint. Et maintenant…il fait nuit. On installe une poulie pour supporter leur remontée et Pierre continue la liaison avec les secours. La couverture nuageuse et la nuit rendent la venue de l’hélico impossible pour le moment. Finalement, vers 23h, le ciel se dégage et l’hélico peut décoller depuis Argentière. 10 minutes plus tard, l’hélico du PGHM est au dessus de nous en stationnaire et un secouriste descend pour préparer l’hélitreuillage. Je suis impressionnée par le boulot du PGHM, propre, efficace, et incroyable ! Après 3 rotations, le secours se termine, Geoffroy et Cyril ont été évacués, il doit être entre 23h30 et minuit.  Chapeau bas ! Je suis congelée !

Après toutes ces émotions, j’arrive au bivouac frigorifiée ! Ce soir on va dormir sur cette vire bien plate et bien grande, à l’abri du vent. Clémence m’aide à me réchauffer en me frictionnant les jambes tant dis ce que Pierrot me sert un thé chaud. La solidarité alpine, rien que ça, ça réchauffe.

Puis avec Steph, on fait fondre de la neige pour préparer nos lyoph du soir et remplir nos gourdes. Je n’ai vraiment pas faim mais je sais qu’il faut que je mange et que je m’hydrate pour avoir de l’énergie pour demain. Parce qu’on n’est pas encore arrivés ! Après le sommet, la descente s’annonce longue… très longue !

Les autres me laissent la place 5 étoiles du bivouac, sous une pierre en appui contre la paroi pour être totalement à l’abri. J’espère dormir au moins un peu.

Je suis un peu ailleurs et je réalise petit à petit ce qui vient de se passer. On sait que l’on s’expose à des dangers lorsqu’on part en montagne. Mais c’est différent lorsque ça se passe sous nos yeux. On a beau avoir entendu des tas d’histoires, voir soit même une chute comme celle ci, ça marque. Au final, on n’est jamais 100% à l’abri. En se formant correctement, en étant bien préparés et en partant avec les meilleurs partenaires de cordée, on ne peut que limiter le risque et réduire la probabilité d’un éventuel accident au minimum. Mais la vérité, c’est que les accidents, ça n’arrive pas qu’aux autres. Je peux vous dire que ça fait vraiment une impression bizarre, un peu terrifiante, d’être ramenée à cette réalité. Fort heureusement, ça n’arrive pas tous les jours et les accidents restent exceptionnels si l’on est formés et équipés correctement et qu’on est conscient des risques auxquels on peut s’exposer.

Après avoir mangé, j’enlève toute la ferraille de mon baudrier, quitte mes chaussures, remets bien toutes mes couches de vêtements en place et je me faufile dans mon sac de couchage, mets mes chaussures dedans aussi. J’essaye de m’installer sur mon carré mat’ de 60cm de long. D’après Steph je peux y poser mon dos et un bout de mes fesses … mouais … pas sur ! Il est 1h30, je pose enfin ma tête sur mon sac à dos et referme la capuche du sac de couchage pour faire comme un cocon dans lequel je souffle de l’air chaud avec l’espoir que la chaleur reste à l’intérieur (Oui, oui, l’espoir fait vivre).

Bon, je vais pas mentir, ma nuit, ne fut pas très bonne et je me réveille, le dos un peu endolori, en entendant Clémence s’extasier devant le lever de soleil. Hein, quoi ? Moi aussi je veux voir ! Alors je sors pas tête du duvet, et la hisse hors de ma cabane de pierre et là… Wouah ! Incroyable vue ! Tel un petit (gros) vers de terre, j’extirpe le reste de mon corps de ma planque, toujours dans mon duvet et je m’assois pour admirer ça. C’est magnifique quand même ces levers du jour ! Et celui-ci a comme une saveur particulière pour moi. L’Aiguille Verte, c’est un sommet mythique pour tous les amoureux de la montagne, ou presque. Des amoureux de la montagne, j’en ai un certain nombre dans la famille ! Mais depuis le début de cette course, c’est à mon grand père que je n’arrête pas de penser. Ce matin, en observant ce paysage magnifique aux couleurs surréelles, je me dis que je suis certainement en train de réaliser un de ces rêves à lui aussi et qu’il doit être fier de moi, là où il est ! Ça me fait sourire !

Steph me sort de mes pensées en me disant « hey Cat, pour le petit dej’, on se fait du sauc’ et du fromage à la place des flocons d’avoine ? ». Ahaha yes ! Un petit sandwich plus tard, on est sur le départ, direction le sommet par la calotte glacière.

Après les évènements de la veille, je fais triplement plus attention à où et comment je mets mes pieds et mes mains. Pierrot et Clémence sont partis un peu avant nous et nous font la trace puisqu’il n’y en a plus aucune. Après un passage peu pentu, on escalade un bout de sérac/crevasse/rimaye (une bout de glace quoi!) et on rejoint la dernière pente un peu plus raide qui nous mène juste sous le sommet et puis…. C’est le sommet !

Génial, un rêve de réalisé ! Je suis au sommet de la Verte, ça c’est fait ! Je ne peux pas m’empêcher de sourire jusqu’aux oreilles en observant la vue à 360°. La météo est splendide, une chance !

Après une bonne pause photo, geekage et autre snacking, on repart pour la looooongue descente par l’arête du Moine. Ça commence plutôt pas mal avec une alternance d’arêtes en neige et d’arêtes rocheuses.

Puis on déescalade, et on fait quelques rappels pour traverser sur notre droite par une succession de vires bien sèches. La suite de la descente n’est pas évidente à repérer. Chacun son interprétation du « chemin » à emprunter. Un dit à droite, l’autre à gauche, l’un voit une sente et l’autre un cairn… Au bout d’un moment, je me dis que j’en ai juste un peu marre de cette longue descente et que vivement la rimaye qu’on mette pied sur le glacier !

Quand on connaît ma (non) passion pour les rimayes, ça donne une indication sur le niveau de « j’en ai marre » atteint à ce moment là ! Je ne sais pas combien de temps ça nous a pris de descendre jusqu’au rappel qui nous permet de traverser cette fameuse rimaye, mais ça y est, on y est ! Yalaaah, encore un petit effort sur le glacier de Talèfre pour rejoindre le refuge du couvercle.

Initialement, on avait prévu de descendre directement jusque Chamonix. On aurait pu, en tirant un peu plus et en essayant d’oublier la fatigue et la (très) courte nuit de la veille. Mais on décide, tous les 4, de rester la nuit au couvercle, de bien manger, de bien dormir et de repartir le lendemain, à la fraiche vers 6h30. Plan exécuté presque à la perfection sauf que tout le monde a loupé le réveil et qu’on repart un chouille plus tard que prévu. C’est dire qu’on était tous bien crevés !

On finit donc la descente jusqu’au Montenvers ensemble. Puis je laisse mon sac à Steph et continue à descendre, toute seule, à pied, vers Chamonix. Et oui, c’est le jeu, pas de remontée mécanique, pas de train ou autre moyen de locomotion pour atteindre le point de départ suivant !

Sous une chaleur caniculaire, je rejoins les autres pour boire le coup de fin de course ! Un Orangina sec ! Hop 32g de sucre, il me fallait bien ça ! Et puis on reçoit un message de Geoffroy pour nous dire que tout va bien, l’hôpital l’a libéré… Plus de peur que de mal…Une sacré chance.

Enfin, voilà, je suis arrivée à Chamonix mais mon prochain point de départ se trouve de l’autre coté, à la Gruvaz, entre Saint Gervais et les Contamines.

Après 2 jours de repos bien mérités, c’est ma copine Nenette qui me rejoint pour cette étape de randonnée qui sera pour moi une récupération active avant d’attaquer la traversée Ouest – Est du massif, un autre sacré morceau !

2 réflexions sur « Partie 5 : Massif Mont Blanc Est – Ouest par l’Aiguille Verte »

  1. Je suis impressionnée à chaque lecture ! mais cette épisode pour de multiples raisons me mettent les larmes aux yeux !
    MERCI pour ce récit et les belles photos
    Soutenez Catherine et MSF, elle le mérite

    J'aime

  2. BRAVO Catherine,
    Quelle magnifique aventure, Prudence avec ces montagnes si belles mais si imprévisibles.
    Bonne continuation.
    Martin.

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