Partie 2 : Les 4000 du Valais, épisode 1 : Le Cervin/Matterhorn

Du 29/06 au 01/07.

C’est déjà le 11ème jour de l’aventure. Et nous voilà partis à l’assaut du Cervin, encore appelé Matterhorn, ou encore « la montagne sur le coté du Toblerone » pour les moins montagnards.

Capture d_écran 2018-07-05 à 11.52.07Cette montagne est mythique et ce matin je ne me sens pas super détendue !

Ça fait plus d’une semaine qu’il fait beau et franchement chaud. Même en haute montagne. Du coup, notre plan initial était de monter au refuge Teodulo le jeudi 28, pour rejoindre le Bivouac Carrel le vendredi matin assez tôt pour profiter de conditions plus fraiches.

Malheureusement, Teodulo était encore fermé et son local d’hiver inaccessible et notre plan B, le refuge Guido del Cervino déjà complet. La poisse !

Du coup, plan C, direction le refuge d’Oriondé le vendredi matin avec l’espoir que le soleil ne tape pas trop pour pouvoir nous laisser accéder à Carrel sans danger. On savait qu’on en demandait peut être un peu trop mais bon… il fallait aller voir.

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En descendant vers Cervinia, sur les pistes encore en neige puis en continuant sur les pentes menant à Oriondé, on sentait déjà la neige molle. Beaucoup trop molle. Avant même d’arriver au refuge, on a levé les yeux vers le col del Leone, puis on s’est regardé et on s’est compris direct. Mauvaise neige, les nuages qui descendent…. Pas moyen de monter là haut ce matin sans se mettre dans une situation à risque qui se traduirait par un vol de 500m vers le bas avec multiples rebonds et atterrissage non garanti.

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Résignés, on passe au plan D : dormir a Oriondé, se lever méga tôt samedi et ajouter les 1000m de dénivelés positif prévus aujourd’hui à ceux de demain. Autant vous dire que oui, ça sent la grosse journée.

A Oriondé, évidemment, le refuge est encore fermé et on se replie dans le local d’hiver qui, à notre grande surprise, est l’un des pires que l’on ait jamais vu. C’est tout petit, ça sent la vieille cave à vin, on y trouve un matelas bien abimé par l’humidité et des couvertures qui ne sentaient pas l’adoucissant !

Pas le choix, on sort tout du petit local, il faut que ça prenne l’air et il reste du soleil malgré les nuages pour que ça sèche un peu.

Comme on est arrivés très tôt, on passe l’après midi à faire la sieste, grignoter, se raconter des anecdotes et à observer les 2 cordées empêtrées dans le couloir montant au col del Leone et sous les pentes de la Testa Leone.

17h30, il est grand temps de faire la popote, de déguster un lyoph et de rentrer tout l’attirail pour passer la nuit dans des conditions aussi bonnes que possible. En 3 min, Steph a réussi à faire ressembler ce local bien glauque à … quelque chose de moins glauque !

Ce soir, c’est bizarre, j’ai de l’appréhension devant cette montagne. Elle m’impressionne et je ne me sens pas comme d’habitude. Deux italiens que l’on a croisés nous ont dit que les conditions étaient compliquées et ça ajouté à cette petite tension que je sentais déjà. Il va falloir que je pense à autre chose pour réussir à dormir. Steph me dit que c’est normal, on a tous des courses qui nous font monter la pression plus que d’autres.

19h, tout le monde au lit, réveil prévu à minuit… Encore une fois, ça va piquer.

Au milieu de la nuit, Steph me réveille en sursaut en disant : « putain mais c’est quoi c’bordel ? ». Je ne comprends pas trop, je me redresse d’un coup en pensant qu’on a un visiteur indésirable ou quelque chose du genre et lui réponds : « hein ? Mais qu’est ce qu’il se passe ? ». Et là (j’en ris encore en y repensant), il me dit : « Pourquoi il fait déjà jour ? Quelle heure il est ? ». Et moi, morte de rire, : « 20h30, et il fait juste encore jour ! ».

Minuit, le réveil sonne, j’ai l’impression de ne presque pas avoir dormi et je ne suis pas réchauffée ! Un thé bien chaud et quelques flocons d’avoine plus tard, on s’équipe, et on part vers 1h. On a de la chance, dans la nuit noire brille la pleine lune ! Ça nous aide à voir où on met les pieds.

La veille on a décidé qu’on passerait via le couloir raide montant directement au col de Leone, et pas par les pentes sous la Testa Leone qui nous paraissent pleines de neige et donc pas en condition.

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En 2 petites heures, on est au pied du couloir. Il ne fait même pas trop froid pour le moment. On s’engage dans le couloir, on passe la rimaye et on se retrouve dans une sorte de goulotte pas très inspirante. Dès que l’on peut, on en sort et on continue la montée, lentement, surement et régulièrement. C’est assez impressionnant dans la nuit vu que l’on ne voit pas vraiment où l’on va et d’où l’on vient. Difficile de savoir combien de pente il nous reste encore à monter. En 50 min on est au col. Et là, on se fait littéralement balayer par un vent glacial. J’ai l’impression que je vais me congeler en 2 minutes. Sans attendre, on ajoute notre doudoune, on monte le buff sur le nez, on met toutes les capuches empilées les unes sur les autres et on repart.

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La montée jusqu’à Carrel alterne entre grimpe, dalle et neige. On doit faire super attention parce que beaucoup de rochers sont encore gelés et couvert d’une pellicule de glace. Puis, on suit les grosses cordes fixes qui guident cette ascension. Il fait tellement froid qu’elles sont gelées.

On arrive au bivouac à l’heure prévue mais totalement congelés. Je ne me souviens pas avoir eu aussi froid. Même en Norvège en cascade de glace j’avais plus chaud. Steph aussi est frigorifié. On doit obligatoirement s’arrêter pour se réchauffer.

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Dans la cabane du bivouac, on se chauffe de l’eau pour faire un thé et on s’emmitoufle dans des couvertures. J’ai comme la sensation que le froid sort de mes os ! Je grelotte, je n’arrive pas à me réchauffer. On perd du temps et ça commence à me turlupiner un peu.

Une bonne heure après, on se sent enfin réchauffés. Une cordée de 2 italiens partent et un petit quart d’heure plus tard, on y va aussi. On a rangé les crampons pour cette 1ère partie rocheuse, ça fait plaisir.

Il fait jour et le temps est clair. Je me sens mieux.

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Arrivés au niveau du linceul, on doit remettre les crampons. La neige ne porte pas trop mal pour le moment mais on est encore à l’ombre. On se demande vraiment ce qu’on va trouver plus haut.

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C’est une ascension quand même impressionnante où la sensation de vide est omniprésente. Pour le moment la voie se protège bien, cela me fait me sentir en sécurité et j’avance sans problème.

La montée au pic Tyndall se passe bien, il y a des cordes fixes et des chaines en place qui sont d’une grande aide.

Lorsqu’on arrive sur l’arête du pic Tyndall, tout se complique. C’est gavé de neige et il n’y a que les traces de la cordée qui nous précède. J’entends Steph qui me dit : « j’aime pas trop la tronche de l’arête là, ça pu ». Ah ok ! Bon beh, ambiance ! Lui connaît la tête que ça doit avoir normalement. Moi, non. Donc je n’ai pas vraiment de point de repère.

Il n’est pas encore 10h mais la neige a déjà transformé. C’est mou, ça ne porte pas bien et je m’enfonce à chaque pas. C’est difficile voir impossible de protéger la traversée de l’arête dans ces conditions. Donc on avance prudemment. Le vide à droite et à gauche. Je fais des petits pas en passant à droite, puis à gauche de l’arête. Les conditions rendent cette partie très exposée* et après toute la montée depuis Oriondé, je commence à me sentir un peu fatiguée mentalement.

Plus loin, on entend la cordée d’italiens se parler et on s’aperçoit qu’ils font demi tour.

A 4255m, 200m sous le sommet, on doit prendre une décision. Continuer ou faire demi tour.

Ça nous crève le cœur, mais on doit se résoudre à redescendre et voir notre objectif nous filer entre les doigts. Les conditions ne sont pas vraiment optimales, trop de neige, trop chaud, pas de trace, mauvais regel … On se dit qu’on pourrait atteindre le sommet mais, en soit, le sommet n’est pas l’objectif final. L’objectif final est de redescendre et de rentrer en un seul morceau, sur nos 2 jambes avec nos 2 bras et notre tête accrochés au reste du corps.

C’est dur à accepter après 10h d’une ascension difficile m’obligeant à gérer le froid, le vide, le risque, les différents terrains…mais la montagne a gagné cette fois ci.

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Avec un gros coup au moral, j’amorce la descente. Steph me dit qu’on en a pour 3 ou 4h jusqu’à Carrel. Ouch, ça me remet un petit coup au moral déjà plutôt bien bas. C’est bête, mais j’en ai presque les larmes aux yeux. Le Cervin nous a remis à notre place et nous oblige à ressentir à quel point nous sommes petits face à l’immensité et à la force de ce qui nous entoure.

J’ai pas trop la frite, mais je me ressaisis et avec 2 fois plus de prudence on désescalade les 450m de dénivelé jusqu’au bivouac.

Là, on est quand même crevés. Levés depuis minuit, après un peu plus de 14h d’effort, avec un bol de flocons d’avoine et 2 barres de céréales avalés dans la journée, j’ai la dalle.

On se pose, on mange le fromage et le saucisson qu’il nous reste et j’appelle ma maman qui nous attendait à Zermatt. Elle va devoir nous attendre un jour de plus. On ne descendra pas ce soir de Carrel et de toute façon on ne pourra pas atteindre Zermatt aujourd’hui.

Prévoyants, on avait glissé dans notre sac, pour une fois pas trop lourd, un sachet de lyophilisé et un petit dej’ en plus que l’on se partagerait au cas où. Le « cas où » est malheureusement arrivé ! Au moins, on a un petit truc à manger pour avoir de l’énergie pour la descente vers Oriondé et la traversée pour redescendre à Zermatt.

A 18h30, je tombe de sommeil, je me mets sous 5 couvertures et y glisse aussi mes chaussures super humides, mes chaussettes dans le même état et mes gants en espérant que ça sèche un peu pour que ça soit moins désagréable à remettre le lendemain. D’après Steph, ça marche plutôt bien comme technique. Je suis dubitative vu l’état des affaires mais bon, mieux vaut essayer.

On se lève vers 4h30. Mes affaires sont encore bien bien bien humides !

On veut partir tôt pour profiter du regel et descendre le couloir entre le col del Leone et le glacier. Départ 5h30 avec le lever du soleil, magnifique une fois de plus.

Je me sens mieux ce matin. En descendant, je finis par me dire que la montagne, c’est un peu comme l’alcool. Après une cuite, on dit toujours « Huh, je boirais plus jamais d’alcool de touuuuute ma viiiiiie ». Mais le lendemain, à l’apéro on répondra « Ok mais je bois juste un verre !».

Hier, j’étais crevée et déçue, je me disais que j’allais jeter l’éponge et que finalement je n’étais peut être pas faite pour monter des montagnes. Mais ce matin, je regarde ce qui m’entoure et je me sens bien. Je continue d’être émerveillée et je sens que les montagnes m’appellent encore ! Définitivement, je ne suis pas prête à arrêter ! Je suis contente d’être là où je suis, à ce moment là, et je croise les doigts pour ressentir ça encore des dizaines de fois.

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Malheureusement, la météo tournant à l’orage et les conditions en haute montagne nous ont obligées à annuler les ascensions de l’Obergabelhorn et de la Dent Blanche prévues pour relier Zermatt et Arolla. Cette traversée se fera donc à plus basse altitude, entre 2700 et 3700m.

*Expo, exposé: Passage ou voie ou la chute est dangereuse car il y a un risque de heurter le sol, une vire ou sur un obstacle. (http://www.grimpe-a-vue.com/le-dico-du-grimpeur/)

7 réflexions sur « Partie 2 : Les 4000 du Valais, épisode 1 : Le Cervin/Matterhorn »

  1. Quel courage ! Quelle expérience et pour cette belle cause !
    Que la météo soit clémente pour mettre la suite du périple dans les meilleures conditions
    Merci pour ce blog sympa et riche en photos en plus et qui se lit comme un récit d’aventures. Super
    La suite avec plaisir

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  2. J’avais oublié que pour arriver au sommet il fallait être modeste. Merci de nous le rappeler en gardant le tonus.

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  3. Bravo pour ces exploits et merci de partager cette aventure! On lit ton récit avec intérêt, et on attend la suite avec impatience! On voit que tu prends des risques importants pour arriver à tes objectifs. Avec ta sagesse et celle de tes guides tu as su prendre les bonnes décisions au bon moment pour te concentrer sur l’essentiel. C’est tout à ton honneur ! Comme tes options de montée, la vie est faite de choix à faire chaque jour dans l’humilité sans perdre de vue notre but final, et tu nous en donnes de bons exemples.
    Merci de ce partage et bravo pour ta générosité pour MSF et les actions qu’ils soutiennent.

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  4. En pensée avec toi, Catherine, incroyablement admirative de ce que tu fais et la cause si belle que tu défends. Quelle aventure ! Prends soin de toi.

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  5. Quel courage et quelle force pour se mesurer à ces géants que sont le Cervin et les autres
    On partage avec humilité cette grande aventure que tu as entrepris grâce à ton récit plein d humour
    On t embrasse affectueusement
    Paule

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  6. Félicitations pour cette aventure et pour la cause défendue; tant de personnes sont pessimistes sur la jeunesse!!
    Je ne me sens pas capable d’en faire autant, j’admire le courage et le goût du risque, tout comme le discernement pour « ne pas prendre trop de risques » – éviter les accidents !
    Félicitations

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  7. Go go go Catherine on est à fond avec toi ! Ton récit est top !

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